Art Aborigene d'Australie - Aboriginal Signature gallery

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Eubena Nampitjin et la mythique Canning Stock Road

Peinture de l'artiste Aborigène Eubena Nampitjin. Titre de l'œuvre : Yabanu, Canning stock road in the great Sandy Desert. Format : 120 x 80 cm. © with the courtesy of Balgo - Warlayiriti Artists Aboriginal Corporation. A droite : schéma explicatif.

Des aventuriers s’élancent aujourd’hui sur les traces des Aborigènes en empruntant les pistes sauvages de la Canning Stock Road. A part une 2CV qui réussit l’exploit avec deux roues motrices, seuls les 4x4 sont autorisés à traverser ces territoires Aborigènes.
A l'horizon, point de station d’essence pour se ravitailler sur les 1880 km de piste. Il faudra demander un dépôt de bidons au préalable à une compagnie pétrolière à différents endroits du parcours.

A l’instar de nos routes qui empruntèrent les anciennes voies romaines, la Canning Stock road traverse les déserts du Sandy et du Gibson, en empruntant les pistes du Temps du Rêve des Aborigènes d’Australie.

Du nord vers le sud, de Halls creek vers Wiluna, ces milliers de kilomètres austères, offrent des paysages à couper le souffle, et sont ponctuées par 50 puits creusés entre 1908 et 1910.

Ces lieux clefs où l’eau est atteignable, furent révélées par les Aborigènes. Ils étaient indispensable sur cette route envisagée pour le commerce du bœuf, entre le Kimberley et la région de Perth.

Les histoires millénaires et la vie des Aborigènes furent en partie chahutées par la Canning Stock Road. Néanmoins les références à ces puits numérotés, sont progressivement rentrées dans la culture Aborigène et servent de temps à autres d’élément de repère pour nous aider à contextualiser des espaces Aborigènes.
Des communautés artistiques en partie connectées à cette route et aux pistes traditionnelles Aborigènes, émergeront dans ces déserts et offriront à l’art Aborigène, parmi ses plus grands artistes comme Eubena Nampitjin.

Eubena Nampitjin (1920 - 2013) voit le jour dans le désert. De sa mère Mukaka, elle va hériter du savoir ancestral des guérisseuses. Elle deviendra une femme de loi respectée, ayant toute la connaissance de la vie nomade, avant de rencontrer les « hommes blancs ». Elle suivra la Canning Stock Road avec son mari Gimme, avant de rejoindre dans les années 50 la mission de Balgo. Avec lui elle participera à la rédaction du dictionnaire entre les langues anglaises et Kukatja, amorcée par un prêtre de la mission. Après de décès de son premier mari elle épousera Wimmitji Tjapangarti. En couple, ils vont embrasser une carrière artistique remarquable et traduire dans leurs œuvres toute l’intensité de leur culture.

Dans l’œuvre ci-dessus réalisée par Eubena en 1995, nous trouvons le thème de Yabanu, peu commun chez l’artiste. Il évoque les lieux Aborigènes autour de la Canning Stock Road, en particulier un paysage composé d’arbres que l’on peut voir sur la partie droite de la peinture à travers des formes horizontales.

Les bandes verticales soulignent quant à elles deux dunes de sables caractéristiques et d’autres qui les accompagnent dans le désert aride.
Trois trous d’eau habitent le centre de l’œuvre et réunissent autour d’eux des femmes collectant la nourriture du bush. Au cœur de l’œuvre réside l’homme sacré Goanna ayant présidé au Temps du Rêve à l’émergence de ce territoire.
Les lignes parallèles entre deux trous d’eau nous invitent sur le chemin des pistes Aborigènes qui se conjuguent ici avec la Canning Stock Road.

Cette peinture dispose d’un attrait supplémentaire. Elle constitue en effet un exemple d’une frontière dans le parcours de l’artiste. Nous sommes un peu à la césure d’une autre séquence de vie et de création.

Jusqu’aux années 1992, le geste de l’artiste s’affirme à travers un pointillisme attentionné, un vocabulaire iconographique riche et multiple pour évoquer les espaces et mythes du Temps du Rêve, une palette de couleur proche des pigments naturels.

Puis tout à coup vers 1995, son style change. Sa démarche gagne en vigueur à travers l’introduction de plus de matière, d’un trait plus large, de points plus épais qui se fondent avec délicatesse dans des à-plats ourlés de lignes plus contrastées. Son style unique prend forme, confine à l’abstraction et gagne en poésie, tout en se détachant des autres artistes. Une individualité est née et ne cessera d’être célébrée y compris au sein des plus grandes institutions en Australie.

Dans l’exposition « Women of the desert » à la galerie, d’autres œuvres de l’artiste y compris sur ces dernières années en 2011 et 2012 permettent de percevoir cette transition et l’intensité d’un parcours artistique remarquable.