Naissance et histoire de l'art Aborigène d'Australie

Comment évoquer l'histoire de l'art Aborigène, sans souligner les grandes migrations humaines vers l'Australie, comme les dernières actualités ou découvertes archéologiques dans les territoires Aborigènes ? L'isolement des Aborigènes pendant des millénaires leur a permis de transmettre leur culture de façon continue pendant plus de 50 000 ans ce qui est unique au monde. Pour évoquer cette histoire, nous illustrerons également avec quelques témoignages de témoins à Papunya en 1972, rencontrés lors d'un dernier voyage... et les dernières découvertes sur la naissance du mouvement effectuées par Luke Scholes, conservateur au musée de Darwin.

 Figure d'esprit peint sur une paroi rocheuse dans les territoires du nord, à la limite du parc du Kakadu. © Photo Aboriginal Signature

Figure d'esprit peint sur une paroi rocheuse dans les territoires du nord, à la limite du parc du Kakadu. © Photo Aboriginal Signature

Les dernières analyses génétiques d'échantillons de cheveux donnés par un Aborigène dans les années 20, révèlent le parcours singulier de représentants de ce peuple nomade aventurier. Ils passent d'Europe où ils récupèrent quelques 3 à 4% de gènes de l'homme de Néandertal, vers le sud de la Sibérie où ils ajoutent autour de 6% des gènes de l'homme de Denisnova... avant de gagner plus tard l'Australie, sans doute autour de 70 000 ans avant notre ère.

La traversée vers l'Australie n'est pas simple. Si le niveau des océans est sans doute beaucoup plus bas qu'aujourd'hui, il existe tout de même un bras de mer de plus de 30 km entre la Papouasie et l'Australie. A titre d'exemple, à cette époque la Mer du nord n'existait pas et était remplacée par une vaste plaine en partie glacée, où se retrouvait des Mammouths.

Les Aborigènes ne voient pas la terre de l'autre côté. Sans doute aperçoivent-ils des vols d'oiseau dans cette direction, ou des fumées liées à des feux spontanés dans les zones sèches. Aventuriers, peut-être animés d'une Foi en autre chose au-delà des mers, ils décident de traverser. Le périple en lui-même devait comporter de nombreux risques mais ils finirent par bien arriver en Australie à l'aide de canots ou barques en roseaux finement tressés. L'aventure allait se poursuivre.

Les traces de ces premières arrivées en Australie ne sont pas visibles sur les côtes, celles-ci ayant été submergées par la remontée des océans. Différentes fouilles sous-marines sont complexes à mener mais les dernières analyses évoquent une fourchette de 85 000 à 65 000 ans pour l'arrivée des premiers Aborigènes d'Australie.

Ce peuple a fini par embrasser la totalité de cette île-continent, ne négligeant aucune partie, des régions tropicales au nord, au désert semi-aride dans le centre. Avant l'arrivée des Britaniques en 1788, les Aborigènes étaient un peu moins d'un million d'habitants, parlant plus de 250 langues différentes, avec de nombreuses différenciations culturelles et un profond respect pour la nature et les paysages.

Leurs techniques de brulis ont sans doute profondément modelé les paysages Aborigènes, permettant la régénération des plantes, évitant des incendies majeurs par un brulis régulier se concentrant sur les plantes basses. Les Aborigènes parlent à ce sujet de "cleaning country".

Les première peintures rupestres autour de - 40 000 ans

Les peintures les plus anciennes découvertes en Australie, remontent à quelques millénaires - vers 40 000 ans avant notre ère - assez largement avant les peintures rupestres européennes les plus anciennes, comme la grotte Cosquer, ou Lascaux. La datation de ces œuvres n'est pas toujours chose aisée, les Aborigènes ayant peint par dessus des peintures anciennes pour transmettre et continuer à entretenir les mythes. Aussi les archéologues ont trouvé une parade innovante pour dater ces œuvres mêmes si les parties visibles sont en partie modernes : en analysant le sol sous les parois, ils découvrent des couches sédimentaires où figurent des traces de pigments grattés sur la roche à différentes périodes.  La datation de morceaux de bois ou de restes carbonés au même niveau permet dés lors de dater les plus anciennes peintures portées sur ces endroits.

Les Aborigènes citoyens Australiens en 1967, derniers nomades en 1986

Les Aborigènes en partie déracinés de leurs terres, sont regroupés dans des missions souvent éloignées. Les difficultés y sont fréquentes, car celles-ci réunissent des clans différents, où des segmentations sont nécessaires, éventuellement antagonistes. Sur l'ensemble du XXe siècle, les Aborigènes vont tous progressivement quitter une vie semi-nomade pour ces missions et les villes.  Ce déracinement sera difficilement vécu. Les derniers nomades quittent définitivement le désert en 1984 pour les Pintupi du côté de Kintore-Papunya et en 1986 pour les Pitjantjara dans le grand désert du Victoria (Spinifex Art Project).

Du signe à la naissance d'un mouvement d'art contemporain

Les signes Aborigènes furent repérés depuis les débuts du XXe siècle par des anthropologues. L'artiste Karel Kupka fut probalement un des premier à collectionner des écorces peintes dans les années 1950 et à s'intéresser à l'individualisme de chaque artiste, pour ensuite les rapporter en Europe. Celles-ci figurent aujourd'hui dans les collections permanentes du Musée du Quai Branly à Paris mais également du MEG à Genève.

Différentes activités artistiques démarrent dans les missions comme à la fin des années 1930 à Hermannsburg avec l'artiste et aquarelliste Albert Namatjira. Ensuite suivront d'autres initiatives séparées comme autant d'étincelles et de préludes à l'émergence de ce mouvement artistique.

Expérience artistique d'Ernabella en 1939

Dés 1939, un atelier créatif est crée à Ernabella et commence à réaliser des paniers décorés avec les herbes de Spinifex tressées. En 1940 les enfants commencent à dessiner des témoignages de designs ancestraux dans la classe de Mr Trudinger à l’école de la communauté. Dés 1952. Sous l’impulsion de Winifried Hilliard, le centre d’art se développe et prend de l’ampleur pour devenir en 1974 une entreprise gérée de façon complète par les Aborigènes de la communauté d'Ernabella.

Emergence du centre d'art de Papunya Tula

Régulièrement à Papunya, dans cette mission située à 240 km d'Alice Springs, des Aborigènes quittent le désert dans les années 1970. Ils ne sont pas toujours bien accueillis par les Aborigènes déjà sédentarisés, jugeant ces nouveaux venus comme peu avancés selon les critères occidentaux en vogue, alors qu'ils disposent au contraire de l'authenticité la plus intime avec les mythes et leur propre histoire. Je rencontrais en 2014, une infirmière présente en 1971-1972 à Papunya. Elle avait rencontré Geofrey Bardon et m'évoquait les tensions au sein du peuple Pintupi entre les derniers sédentarisés et les premiers, mais également dans les autres groupes linguistiques comme les Warlpiri, Kukatja, Anmatyerr...

Dans ce contexte, où des clans différents sont réunis au même endroit, les risques de violence sont nombreux, en raison d'une extrême pauvreté qui règne aussi dans ces communautés éloignées.  En ces temps là, l valeur de la culture Aborigène est très loin d'être reconnue. Les choses vont changer radicalement par une démarche collaborative. Dés 1969, les Aborigènes de Papunya inquiets que leur culture soit absorbée par le monde occidental, commencent à transcrire leurs histoires sur des planches de contreplaqué. Juste deux ans après avoir reçu la citoyenneté Australienne, ils cristallisent ainsi la mémoire de leur peuple. 

Cette approche collaborative de la naissance de ce mouvement artistique est soulignée lors de recherches récentes menées par Luke Scholes auprès des derniers témoins du mouvement, et d'une exposition remarquable qui a suivi au Musée de Darwin en 2017. Cela ne retire en rien les mérites du professeur de l'école de Papunya, Geoffrey Bardon, qui va donner une amplitude toute particulière au démarrage de ce mouvement. Sympathisant avec les enfants, cet instituteur va demander de reproduire en 1971 sur les mures de l'école, un mythe du Temps du rêve dont il a entendu parler : le Rêve de la Fourmi à Miel. Les discussions sont vives avec les anciens qui ne souhaitent pas partager ces signes et mythes secrets avec des blancs non initiés.

 Le Rêve de la Fourmi à Miel en 1971 sur le mur de l'école de Papunya. Photo tirée de l'ouvrage de Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou, dans leur ouvrage "Peintures Aborigènes d'Australie". © Photo d'Allan Scott.

Le Rêve de la Fourmi à Miel en 1971 sur le mur de l'école de Papunya. Photo tirée de l'ouvrage de Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou, dans leur ouvrage "Peintures Aborigènes d'Australie". © Photo d'Allan Scott.

Cependant, loin de la vision du blanc qui découvre un peuple premier, les Aborigènes vont se mettre d'accord et saisir l'opportunité de peindre sur le mur de l'école ce mythe du Temps du rêve sur plus de 10 mètres, et ainsi répondre à l'intérêt du professeur Geoffrey Bardon.

Avant cela, dés 1969, les Aborigènes s'étaient constitués en centre d'art ou studio de création à Papunya afin de cristalliser leur culture et de transmettre leur art aux jeunes générations. La naissance de ce mouvement fut dés lors beaucoup plus collaboratif qu'imaginé et pas seulement l'apanage de Geoffrey Bardon, comme le souligne les nouvelles recherches de l'universitaire Australien Luke Scholes, curator of Aboriginal art at the MAGNT (Darwin), Cet engagement collaboratif partagé de part et d'autre va bouleverser à jamais la vie de ce peuple. Geoffrey Bardon ne restera que très peu de temps au service de Papunya, tombant malade par la suite. Selon les Aborigènes il fut puni pour les avoir incité à révéler dans leurs peintures des éléments plus sacrés.

D'abord confidentielles, les premières peintures de Papunya vont très vite susciter l'intérêt. Nous assistons à un véritable Big Bang artistique. Les Aborigènes peignent sur des plaques de contreplaqué, réalisent des dessins sur papier. Il s'agit ni plus ni moins que de la naissance d'un nouveau mouvement artistique. Ces premières œuvres de 1972, 73, 74, feront l'objet d'une grandiose rétrospective en 2012 au sein du Musée du Quai Branly.

Une peinture politique, un mouvement d'art reconnu

D'autres centres d'art verront le jour par après dans les territoires Aborigènes.
La peinture, véritable témoignage sublimé et mythologique du territoire sera utilisée par les Aborigènes pour revendiquer leurs territoires dans le cadre de la loi du Native Act Title. Certaines communautés récupèreront ainsi plus de 71 000 km2 de terres grâce à des œuvres collaborative réunissant 20 artistes sur 8 m x 12 m.

Aujourd'hui les Aborigènes ont récupéré près de 20% des territoires Australiens et leurs peintures figurent dans de nombreux musées à travers le monde, de New-York à Sydney, en passant par Paris (Musée du Quai Branly). Leurs peintures font partie de nombreuses collections privées en Europe, aux USA ou en Australie. L'ensemble des musées Australiens disposent également d'une collection rare et pointue de peintures Aborigènes.

Leurs œuvres, avec des provenances impeccables comme celle des centres d'art officiels - présentés sur notre site dans la section peintures -  font également l'objet de ventes aux enchères spécialisées, organisées par les grandes maisons comme Sotheby's, Christies, Bomhals, ou Deutscher and Hackett...

En Europe, un musée spécialisé d'Art Aborigène - AAMU-  réunit une très belle collection à Utrecht en Hollande. Des sections permanentes d'art Aborigène existent également au sein du Musée des Confluences à Lyon, au MEG à Genève et au Musée du Quai Branly à Paris.

Des expositions thématiques sur l'art Aborigène sont également organisées dans les plus grandes institutions comme le Bristish Museum et le Musée des Civilisations au Québec en 2015, le musée d'Aquitaine à Bordeaux en 2013, le musée du Quai Branly en 2012, le musée de Cologne en Allemagne en 2011 et 2017.

Aujourd'hui, à travers le regard des artistes, souvent de grands initiés, ce mouvement artistique ne cesse de puiser dans le terreau fertile d'une culture multimillénaires, les gisements d'une créativité artistique insatiable, porteuse de la mémoire d'un peuple.

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